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LA GRANDE DEMISSION N’EST PAS INELUCTABLE !

Les bons chiffres de l’emploi ne doivent pas masquer l’étonnante mutation en cours du rapport au travail. Les constats dont la presse se fait largement l’écho depuis quelques mois posent de vraies questions qui commandent en sourdine la solidité future de notre croissance.

De plus en plus de salariés ont adopté d’improbables comportements dans l’accomplissement de leurs missions : rupture soudaine de collaboration très rapidement après l’embauche, refus de revenir travailler régulièrement dans les locaux de l’entreprise après des mois de télétravail forcé, réticence des jeunes générations à accepter des responsabilités de manager, distance marquée vis-à-vis des orientations stratégiques ou opérationnelles impulsées d’en haut, etc. Ce constat – qu’on se garde bien de traiter à la hauteur de l’enjeu par négligence ou facilité, mais surtout désarroi – nous dit cependant quelque chose des impératifs qui s’imposeront inéluctablement aux chefs d’entreprise.

Il ne suffira plus de maîtriser parfaitement la règle du jeu.
Maints dirigeants ou responsables ont encore du mal à penser et placer leur réflexion au-delà des modèles et représentations que leurs parcours leur ont appris à piloter parfaitement. Les réorganisations incessantes de leurs entités, le recours insensé à des outils de production ou de pilotage sans visage, la virtualité et l’unilatéralité de leurs objectifs, la dictature de la performance et de la réputation dans les seules sphères de l’entre-soi cisaillent sournoisement les fragiles liens de l’affectio societatis. Les jeunes générations vivent difficilement cette conformité, pour ne pas dire cette reproduction conformiste de modèles à bout de souffle. Les plus âgés feignent et s’arrangent astucieusement pour s’inventer des existences apparemment affairées, mais en fait vides de tout accomplissement.

On ne peut plus penser l’action en dressant une muraille entre vie sociale et vie professionnelle.
Il ne s’agit pas seulement de la récurrente et prégnante aspiration du plus grand nombre à préserver l’équilibre vie pro/vie perso si symptomatique des réflexes de protection qui se multiplient çà et là. Mais, pour paraphraser Antoine Riboud dans son fameux discours de Marseille, « la vie de tout être humain ne s’arrête pas au seuil de l’entreprise« . Et pas seulement d’un point de vue RSE. Le bouillon social, culturel et éthique dans lequel nous sommes plongés déborde largement dans les ateliers et les bureaux. Et il convient de savoir ce que l’on veut (ou peut) en faire pour redonner au travail individuel et collectif toute sa noblesse. Pour faire en sorte qu’il y ait une vraie joie à mettre en commun ressources, talents et désirs au sein de cette étonnante merveille qu’est une entreprise. Pour faire en sorte que la famille, les RTT, les loisirs, les arrêts de travail, des cursus de formation superfétatoires, le recours compulsif au télétravail, les ruptures conventionnelles aux frais de la collectivité ou le départ à la retraite ne soient plus considérés comme les seules échappatoires à l’ennui, la vacuité ou la désespérance de l’activité professionnelle.

C’est à une véritable conversion personnelle et collective que nous sommes tous appelés.
Et cela peut même être une superbe opportunité pour s’engager dans des processus d’innovation répondant autant à la quête de sens qu’aux impératifs de compétitivité qui s’imposent à tous les niveaux. Car le « boulot » de l’humanité n’est pas terminé ! Des millions de personnes ont toujours besoin de se loger ou de s’habiller ; d’autres de pouvoir accéder à une alimentation saine dont la production sera toujours plus respectueuse de l’environnement ; d’autres encore de pouvoir accéder à des moyens de transport, de soin, de communication, de formation, de financement ou d’assurance dignes de ce nom. Et les solutions ne seront pas que technologiques, internationales et transactionnelles. Elles auront parfois un accent très local et une existence déconnectée des réseaux. Elles tireront aussi avantage de l’irremplaçable dextérité d’une main, de la chaleur d’un sourire ou de l’humilité d’une présence. Elles prendront le risque de la confiance, voire du désintéressement. Elles ne se plieront pas automatiquement aux modèles de captation, d’emprise et de perception de dîme qui semblent s’imposer partout et sans résistance. Chaque être humain a une mission à remplir, un rôle à jouer, une contribution à apporter. Non en partant systématiquement de soi, d’une conformité avec les lois et l’esprit du temps ou d’un hypothétique droit à un « pouvoir d’achat » (expression symptomatique d’un dangereux rétrécissement de la vision), mais en visant la joie et la fierté de participer à un Bien Commun qui nous dépasse.

Il ne s’agit pas ici d’une option philosophique ou éthique.
C’est une impérieuse nécessité pour tout organisation qui n’a pas vocation à imploser sous la pression de règles du jeu qui lui échapperaient. Cela convoque notre liberté et notre conscience, mais nous avons tous les moyens de donner naissance à des « raisons d’être » et des visions stratégiques porteuses de sens et d’espoir pour des générations de clients, partenaires et collaborateurs qui ont plus que jamais besoin de s’engager autour de projets auxquels ils croient.

Agir pour une croissance responsable n’est pas une raison d’être.

Bonne nouvelle ! Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus gros actionnaire de la planète, vient d’exhorter publiquement les entreprises  à assumer leurs responsabilités envers toutes les parties prenantes. Dans l’esprit de la loi P.A.C.T.E, le MEDEF a, de son côté, décidé de modifier ses statuts pour y inscrire sa « raison d’être ». « Agir pour une croissance responsable » en est l’expression. On peut craindre que les mots retenus n’aident pas vraiment ses responsables et membres à faire bouger les lignes d’un écosystème embourbé dans ses conventions et habitudes.

Dans « raison d’être », les deux mots  » raison » et « être » sont signifiants. La raison est convoquée pour saisir, objectiver, clarifier et permettre le partage d’une idée (partage et non adhésion, l’histoire prouvant que les démonstrations les plus rationnelles n’emportent pas toujours la conviction des protagonistes). De son côté, la notion d’être est traditionnellement plus controversée, car très liée à la conception que chacun peut avoir de l’existence . La « raison d’être » s’avère un objet complexe à manier. L’expérimentation – inachevée à mes yeux – qu’en a faite le MEDEF l’illustre à point nommé et permettra sans doute à d’autres responsables d’entreprise de ne pas tomber dans le piège tendu.

« Agir pour une croissance responsable » n’est pas une raison d’être. C’est au mieux une mission consensuelle ; au pire un objectif suffisamment vaste pour que toutes les sensibilités actuelles de l’organisation patronale s’y retrouvent. Chacun d’entre nous, membres du MEDEF ou non, devrait d’ailleurs le faire sien. Le premier mot : « Agir » est révélateur de l’inconfort intellectuel qu’ouvre toute réflexion sur « l’être » dans le monde des affaires où seuls comptent l’action, le mouvement, le flux. « Agir » reflète une dynamique qui se « fiche pas mal » de savoir si elle doit être ou pas ; le simple fait de passer à l’action porterait en lui sa justification. Et si la préposition « pour » ( « Agir pour… « ) lui donne une direction, elle ne lui donne pas vraiment un sens ; d’autant plus que la cible est floue.

C’est quoi « une croissance responsable » ?

La croissance est une mesure, l’observation d’un changement de dimension ; en l’occurrence, le constat mis en équation d’une certaine forme de création de richesses et d’activités productives. Comptablement, elle incorpore même les actions de destruction comme « l’irresponsable » mise au pilon de produits neufs invendus ou excédentaires que vient de mettre au grand jour la dernière émission Capital, diffusée sur M6 le 13 janvier 2019 !

La croissance est-elle une fin en soi ? Est-elle suffisamment mobilisatrice pour que « l’agir » de tous se déploie avec justesse ? Est-elle est perçue et comprise par toutes les parties prenantes comme améliorant leurs existences, c’est-à-dire comme leur apportant un réel supplément d’être ? N’a-t-elle jamais été suffisante pour apporter a minima plus de « pouvoir d’achat » ou un emploi à chacun ? La crise actuelle dite des « gilets jaunes » devrait nous aider à questionner un peu l’usage de mots dont l’incantation mécanique reste de plus en plus sans effets. Il subsiste apparemment une unique référence internationale de croissance qui déçoit, inquiète, exaspère ou blesse profondément.

Le fait que la croissance soit qualifiée de « responsable » n’atténue pas le doute. Une « croissance responsable » est bien la moindre des choses. « L’agir » de tout être humain est à cette aune sous peine d’engendrer une dangereuse déchirure dans le complexe et fragile tissu des relations humaines. C’est d’ailleurs une exigence entendue depuis pas mal d’années dans le monde économique. En témoignent les efforts significatifs engagés par les entreprises et les pouvoirs publics pour faire entrer la responsabilité sociale des entreprises et le développement durable dans le quotidien de leurs actions. Dans un monde ouvert où tout se sait à un moment ou un autre et où les ressources naturelles de la planète sont limitées, difficile de faire le contraire. Il reste d’ailleurs à espérer très fort que la belle notion de « responsabilité des dirigeants d’entreprise » ne vienne pas à être interprétée par les États, les juges, les opinions publiques comme présomption automatique de culpabilité. Les paresseux tours de cliquet en ce sens ne manquent pas…

Beaucoup d’équipes dirigeantes d’entreprises approchent la réflexion sur leur vision et leur mission en prenant le même raccourci que le MEDEF. À l’heure où la loi P.A.C.T.E devrait ouvrir de nombreux chantiers sur les « raisons d’être » des entreprises, il est important de rappeler le fait qu’une « raison d’être » n’est ni une justification, ni une convention, ni le choix d’une position en fonction d’un environnement concurrentiel, ni une adaptation à une évolution des réglementations et des moeurs. Elle n’est pas davantage le fruit d’un consensus entre des opinions et des intérêts divergents. Elle est. Elle s’impose comme essentielle à la communauté humaine, singulière et unique qui compose une entreprise. Elle donne un sens commun à l’action de chacun de ses membres qui ont eux-mêmes leurs propres  » raisons d’être ». Ce sens commun est d’autant plus fort qu’il prend racine dans l’ADN, l’essence même de l’organisation qui le distingue. Il doit de plus être compris, voire même attendu, par la société plus large dans laquelle elle s’inscrit.

« Qu’est-ce qui manquerait à la France si le MEDEF n’existait pas ? »

Si « Agir pour une croissance responsable » a été adoptée comme la nouvelle feuille de route du syndicat patronal, on peut imaginer avec bienveillance que les rédacteurs de l’expression ont fondé leur réflexion sur une question racine : « Qu’est-ce qui manquerait à la France (et par extension, au monde) si le MEDEF n’existait pas ? » J’ose espérer qu’aucun d’entre eux n’a répondu : « Rien ! » (comme c’est souvent le cas, malheureusement…). C’est leur réponse la plus prégnante qui fonde en fait l’existence de leur organisation et non la mission qu’ils en ont tirée et qu’ils ont improprement baptisée : « raison d’être ».

Était-ce un constat sur un incontournable besoin de leadership dans un monde économique de plus en plus hagard ? Était-ce l’urgence de mettre en acte les grands principes de bonne gouvernance affirmés publiquement ? Était-ce une foi dans la possibilité de faire grandir toute l’humanité en abandonnant résolument les négligences, les abus, les dérives, les illusions qui blessent ses relations économiques et sociales ? Était-ce un cri d’alerte sur les risques de la suppression annoncée des corps intermédiaires et des dérives de l’action collective ? Etait-ce le désir de proposer un nouveau modèle de développement des entreprises en contrepoint des perspectives de vie peu enthousiasmantes que relayent à l’envi les médias auprès d’opinions publiques totalement paumées ? Était-ce un émerveillement devant la capacité intacte des entreprises à avoir un véritable impact dans chacune de nos vies ? Était-ce fondamental ou juste pour faire nouveau ? Les bonnes « raisons d’être » – que l’on veillera à formuler comme une évidence appropriable par le plus grand nombre – ne manquent pas. Il convient de choisir la plus juste ; la formulation des missions, objectifs, ambitions et valeurs suivra naturellement.

Seul, le MEDEF peut identifier et formuler cette « raison d’être » avec clarté. Et sa réponse est plus qu’attendue, sauf à lancer dans le monde des entreprises la mode des  » raisons d’être tartes à la crème ». Suffisamment sucrées pour faire plaisir à tout le monde et sans aspérité aucune pour éviter toute argutie juridique devant les tribunaux que ne manqueront pas de saisir les imprécateurs patentés de tout ce qui vient d’en haut.

(Article paru le 18 janvier 2019 sur le site des Echos’)