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Au revoir tristesse !

Nos existences ne flottent pas comme cela, hors-sol, dans la nuée. Là, maintenant, en découvrant ce texte, notre corps, notre cœur, notre intelligence, notre conscience sont au travail. Et nos voisins, nos proches, nos interlocuteurs du jour, ces personnes qui passent non loin et même celles qui dorment en ce moment existent bien elles aussi. Alors pourquoi, réfléchissons et agissons-nous comme si l’univers entier s’était arrêté ; comme si il fallait qu’il retrouve d’abord son état d’avant ou que d’autres nous disent ce que nous devons faire? Pourquoi renonçons-nous à désirer, puis dessiner nous-mêmes les contours du monde – y compris économique – dans lequel nous voulons vivre ?

Claquemurés dans nos maisons, réfugiés derrière nos masques, collés à nos écrans, nous attendons : un mail, un appel, un SMS, un livreur Deliveroo, une prise de parole du gouvernement, les résultats d’un test PCR, une nouvelle série sur Netflix, les goûts de la vie retrouvée… Et rien ne vient sinon le cruel sentiment que tout nous échappe, que nous n’y pouvons rien, que tout ce qui constituait pour nous un univers connu – accepté, faute d’être aimé – s’effondre par pans entiers. Ça y est, comme prophétisé par Hollywood et l’industrie des jeux vidéo, nous sommes devenus des zombies ! L’illusion et le renoncement sont à leur paroxysme. L’urgence est venue de s’en défaire.

Déconnectons.

Qu’y-a-t-il au bout de nos mains qui ne soit pas un écran ? Un bout de Terre ? Un bout de Temps ? Un outil ? Un collègue ? Un client ? Un fournisseur ? Des personnes comme nous exprimant leurs manques, leurs besoins, leurs désirs peut-être ? De l’inattendu ? Une inconnue ?  Qu’y-a-t-il comme alternative aux emprises conventionnelles, codées et prémâchées que déversent à gros bouillons les nouveaux maîtres des contenus digitaux ? Qu’y-a-t-il qui ne fasse pas systématiquement l’objet d’une statistique, d’un calcul, d’une corrélation, d’un vocabulaire attesté ou d’un certificat de conformité ? Avons-nous renoncé à utiliser toutes les capacités que la vie nous a données par extraordinaire pour nous fondre avec fébrilité ou commodité dans la petite mort de l’ordinaire ?

Plantons.

Oui, plantons ! Avec tout ce que ce geste suppose d’humilité et de confiance. Ériger des gratte-ciels, privilégier les flux, tisser toiles et trames de réseaux, monétiser des clics, mettre des caméras et des micros dans nos poches et des mouchards dans nos structures, introduire des ciseaux dans nos gènes, aduler la vitesse, la taille, la performance, l’agilité et la résilience, nous ont rendu captifs, prétentieux, épuisés, ennuyeux et tristes. Récoltons et plantons semences d’idées et graines de folie, élevons et repiquons plants et semis de projets. Risquons la promesse plutôt que la forteresse. Préférons la fraîcheur de la confiance et de l’espérance à la touffeur de l’assurance et de la compliance. Devenons ce que nous sommes et non ce que nous avons pensé un moment devoir, vouloir ou pouvoir être.

Que désirons-nous profondément ? Quelle finalité poursuivons-nous en vrai ? Un truc unique, simple et clair. Un truc dont nous savons intimement qu’il concourt au bien de tous et non de quelques-uns. Un truc qui nous fait aller au bout d’une mobilisation positive de nos métiers, nos talents, nos ressources. Mais oui, c’est possible ! En dépit de tout.
Les arbres centenaires qui dévorent naturellement notre production artificielle de carbone savent bien qu’il vaut mieux se planter à nouveau que de pourrir sur pied …

L’idée que vous avez eue le 13 août dernier vers 22h56 était bonne !

L’idée que vous avez eue le 13 août dernier vers 22H56 était bonne; peut-être même meilleure que celles que vous êtes censé avoir à chacun de vos comités de direction. L’air caniculaire était enfin redevenu respirable. Vous n’étiez pas en représentation face à vos collaborateurs. Depuis quelques jours, votre femme, la mer et les étoiles vous paraissaient plus belles. Vous aviez même oublié que vous étiez en vacances. Et puis soudain, l’idée a jaillie et elle vous a emporté.

Vous ne pouviez plus reprendre vos activités professionnelles comme si de rien n’était. Il fallait impérativement que cela change. Ou que vous changiez. L’idée que vous avez eue face à la mer le 13 août dernier vers 22h56 était bonne. La jubilation intérieure qu’elle provoqua chez vous n’avait rien à voir avec le plaisir furtif que provoque la certitude d’avoir atteint le seuil de déclenchement de votre bonus. Ou la confirmation du leadership de votre marque sur le segment des « produits fromagers à pâte lavée » …

Souvenez-vous ; vous voliez ! Votre vision dépassait soudain le bout de votre prochain comité exécutif. Tout s’enchaînait avec une logique implacable. Vous aviez repris les commandes de votre destinée. Vous envisagiez les onze mois vous séparant de l’été 2017 avec une rare gourmandise. Votre entreprise allait se mobiliser autour de votre beau projet. Vous alliez changer vos relations avec vos équipes. Vous alliez revoir sérieusement l’équilibre écorné de votre vie professionnelle et de votre vie personnelle. Alors, pourquoi diable, avez-vous abandonné cette fulgurance, en l’accrochant à l’arbre de la peur, du doute, de la désillusion ou du confort, juste avant le péage de Saint-Arnoult ?

Vous aviez pourtant raison, il fallait que ça change. C’était de votre responsabilité de manager surinformé, instruit, bien intégré et certainement talentueux – voire chanceux – de déclencher le mouvement. C’était une bonne occasion de donner un peu d’envergure et de sens à votre mission. Au-delà de votre remarquable collection de diplômes, de votre carrière sans faute, de la belle progression de vos revenus, de la considération de vos pairs et de l’admiration béate de vos amis. C’était enfin une jolie façon de démontrer que la vie professionnelle ne se résume à l’art de rendre compte, de justifier son job, de surfer sur les théories macro et micro-économiques à la mode, de déstabiliser ses rivaux, ou de passer entre les mauvaises gouttes de la conjoncture.

Votre idée était bonne, débarrassée du fatras de conformisme intellectuel dans lequel baignent la plupart des réflexions stratégiques de votre environnement. Vous pressentiez déjà avec justesse les limites du modèle dans lequel vous avez évolué bon an mal an. Vous étiez las de demander en permanence ce que vous devez faire à des clients qui n’en ont bonnement aucune idée. Vous étiez épuisé à la perspective de devoir plancher jour et nuit pour rendre présentables aux analystes des résultats de plus en plus décevants. Vous étiez convaincu qu’acquérir avec de coûteux subterfuges l’intérêt et la fidélité de consommateurs, de collaborateurs ou d’actionnaires de plus en plus opportunistes allait durablement dégrader la profitabilité et la pérennité de votre activité.

Votre idée, inédite, concrète, sensée était bonne et méritait d’être creusée, partagée, challengée. Elle avait du souffle. Elle se jouait des préjugés, des conventions. Elle était inscrite en creux dans le code génétique de votre marque. Elle pouvait marquer la renaissance de votre entreprise, de votre département ou de votre organisation. Elle n’appartenait qu’à vous et vous donnait sans doute pour la première fois l’impression d’être vraiment utile.

Alors vite, faites demi-tour et exploitez-la fissa. Il est grand temps que vous tiriez profit du capital d’imagination, d’audace et de courage que la tyrannie du court terme et du relativisme vous fait trop souvent négliger. Votre entreprise, comme l’ensemble de l’économie, ne peut plus attendre l’éventualité de vos prochaines vacances pour espérer sortir du climat désenchanté et stérile dans lequel nous prenons tous un malin plaisir à nous complaire.

*aubry pierens

 Article publié pour la première fois, le 5 septembre 2003, dans le journal « Les Echos » et commenté par l’auteur au chapitre 8 du livre ‘Un Regard Peut Tout Changer’, paru en avril 2016 aux Editions Salvator.