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LA GRANDE DEMISSION N’EST PAS INELUCTABLE !

Les bons chiffres de l’emploi ne doivent pas masquer l’étonnante mutation en cours du rapport au travail. Les constats dont la presse se fait largement l’écho depuis quelques mois posent de vraies questions qui commandent en sourdine la solidité future de notre croissance.

De plus en plus de salariés ont adopté d’improbables comportements dans l’accomplissement de leurs missions : rupture soudaine de collaboration très rapidement après l’embauche, refus de revenir travailler régulièrement dans les locaux de l’entreprise après des mois de télétravail forcé, réticence des jeunes générations à accepter des responsabilités de manager, distance marquée vis-à-vis des orientations stratégiques ou opérationnelles impulsées d’en haut, etc. Ce constat – qu’on se garde bien de traiter à la hauteur de l’enjeu par négligence ou facilité, mais surtout désarroi – nous dit cependant quelque chose des impératifs qui s’imposeront inéluctablement aux chefs d’entreprise.

Il ne suffira plus de maîtriser parfaitement la règle du jeu.
Maints dirigeants ou responsables ont encore du mal à penser et placer leur réflexion au-delà des modèles et représentations que leurs parcours leur ont appris à piloter parfaitement. Les réorganisations incessantes de leurs entités, le recours insensé à des outils de production ou de pilotage sans visage, la virtualité et l’unilatéralité de leurs objectifs, la dictature de la performance et de la réputation dans les seules sphères de l’entre-soi cisaillent sournoisement les fragiles liens de l’affectio societatis. Les jeunes générations vivent difficilement cette conformité, pour ne pas dire cette reproduction conformiste de modèles à bout de souffle. Les plus âgés feignent et s’arrangent astucieusement pour s’inventer des existences apparemment affairées, mais en fait vides de tout accomplissement.

On ne peut plus penser l’action en dressant une muraille entre vie sociale et vie professionnelle.
Il ne s’agit pas seulement de la récurrente et prégnante aspiration du plus grand nombre à préserver l’équilibre vie pro/vie perso si symptomatique des réflexes de protection qui se multiplient çà et là. Mais, pour paraphraser Antoine Riboud dans son fameux discours de Marseille, « la vie de tout être humain ne s’arrête pas au seuil de l’entreprise« . Et pas seulement d’un point de vue RSE. Le bouillon social, culturel et éthique dans lequel nous sommes plongés déborde largement dans les ateliers et les bureaux. Et il convient de savoir ce que l’on veut (ou peut) en faire pour redonner au travail individuel et collectif toute sa noblesse. Pour faire en sorte qu’il y ait une vraie joie à mettre en commun ressources, talents et désirs au sein de cette étonnante merveille qu’est une entreprise. Pour faire en sorte que la famille, les RTT, les loisirs, les arrêts de travail, des cursus de formation superfétatoires, le recours compulsif au télétravail, les ruptures conventionnelles aux frais de la collectivité ou le départ à la retraite ne soient plus considérés comme les seules échappatoires à l’ennui, la vacuité ou la désespérance de l’activité professionnelle.

C’est à une véritable conversion personnelle et collective que nous sommes tous appelés.
Et cela peut même être une superbe opportunité pour s’engager dans des processus d’innovation répondant autant à la quête de sens qu’aux impératifs de compétitivité qui s’imposent à tous les niveaux. Car le « boulot » de l’humanité n’est pas terminé ! Des millions de personnes ont toujours besoin de se loger ou de s’habiller ; d’autres de pouvoir accéder à une alimentation saine dont la production sera toujours plus respectueuse de l’environnement ; d’autres encore de pouvoir accéder à des moyens de transport, de soin, de communication, de formation, de financement ou d’assurance dignes de ce nom. Et les solutions ne seront pas que technologiques, internationales et transactionnelles. Elles auront parfois un accent très local et une existence déconnectée des réseaux. Elles tireront aussi avantage de l’irremplaçable dextérité d’une main, de la chaleur d’un sourire ou de l’humilité d’une présence. Elles prendront le risque de la confiance, voire du désintéressement. Elles ne se plieront pas automatiquement aux modèles de captation, d’emprise et de perception de dîme qui semblent s’imposer partout et sans résistance. Chaque être humain a une mission à remplir, un rôle à jouer, une contribution à apporter. Non en partant systématiquement de soi, d’une conformité avec les lois et l’esprit du temps ou d’un hypothétique droit à un « pouvoir d’achat » (expression symptomatique d’un dangereux rétrécissement de la vision), mais en visant la joie et la fierté de participer à un Bien Commun qui nous dépasse.

Il ne s’agit pas ici d’une option philosophique ou éthique.
C’est une impérieuse nécessité pour tout organisation qui n’a pas vocation à imploser sous la pression de règles du jeu qui lui échapperaient. Cela convoque notre liberté et notre conscience, mais nous avons tous les moyens de donner naissance à des « raisons d’être » et des visions stratégiques porteuses de sens et d’espoir pour des générations de clients, partenaires et collaborateurs qui ont plus que jamais besoin de s’engager autour de projets auxquels ils croient.

INVALID \ COMMAND 

C’est fou le nombre de choses qui nous échappent.Le smartphone au bout du doigt, gorgés d’informations et saturés d’images, nous avions fini par croire que nous étions en mesure de piloter pleinement nos vies ; au-delà de toutes les limites de nos corps, de nos connaissances, de l’espace qui se virtualise et du temps qui s’écoule inexorablement. Mais nous voilà rattrapés par les fantasmes de quelques dirigeants arrivés au pouvoir par le jeu pervers des renoncements successifs des peuples, par le terrorisme de la compliance financière ou sanitaire, par les peurs virales de nos organisations rhizomiques et par les conséquences désastreuses de notre prétention à être chacun, juge du Bien et du Mal. Bref, nos nuits sont agitées, nos échanges tendus, nos équilibres instables, nos santés déliquescentes et nos moindres actions dérisoires.

Certains s’imaginent encore aux commandes en multipliant les allégeances aux nouvelles règles économiques, sociales ou sociétales que d’infimes minorités imposent à des majorités molles ou en présentant comme désirables de pervers modèles de dépendance réglementaire ou technologique. Mais les faits et le temps les rattrapent inéluctablement qui minent brique après brique le fragile édifice dans lequel ils se croient en sécurité. Aucune fortune, aucun pouvoir médiatique, aucune législation, aucune puissance, aucun masque, aucun levier, aucun mur, aucune IA ne pourront à jamais garantir leur tranquillité. Il y aura toujours un Volodymyr Zelenski, un SARS-Cov-2, une éruption solaire ou un cyclone qui grippera leurs rouages. Car ce n’est pas là-haut, au-dessus des nuages, que cela se joue vraiment, mais ici-bas au bout de nos bras. Pas plus loin !

Chacune de nos existences a un sensDéjà par le fait que nous ne l’avons pas choisie. Elle nous a fait naître en ce temps, en ce lieu, avec un corps, des facultés, des talents, des parents (même si ils ne correspondent pas toujours à ce que nous aurions aimé qu’ils soient). Mais ils sont et ils marquent ainsi un point d’origine. De même, nous pressentons par petites touches successives que cette existence se déploie mieux – en fait qu’elle est heureuse – quand elle s’inscrit dans une trajectoire ajustée. Et qu’au contraire, elle est pesante quand nous tentons vainement de donner le change sans être dans notre plénitude. La question qui se pose à nous est bien celle de l’ajustement à ce pour quoi nous sommes faits. L’enjeu est donc bien de le discerner.

Il en est de même pour toute organisation économique, politique ou sociale. L’existence de chaque entreprise, chaque association, chaque administration a un sens qui transcende largement l’accomplissement d’objectifs fixés unilatéralement par quelque dirigeant ou actionnaire. Et ce sens – comme pour chaque être humain – est un fil plus ou moins tendu entre une origine et une étoile à atteindre. Il n’est pas le fruit d’une transaction, ni celui d’une prétention, encore moins celui d’une conformité. On ne se le donne pas comme un objectif. On ne se l’attribue pas comme une vertu. Il est ! Il peut être masqué par des montagnes de conventions, de préjugés ou d’habitudes, mais il possède sa singularité, son unicité, sa cohérence et son utilité. Tous le cherchent ; peu le trouvent vraiment, préférant ‘complaire’ (étymologie de l’anglicisme ‘compliance’) à ce que certains ou une vague majorité conviennent de tenir comme justes. La formulation des « raisons d’être » qui en résulte ne rend alors hommage, ni à la raison, ni à ce qui est, mais se limite à revendiquer en fait de caricaturales « façons d’être » dont l’actualité nous révèle régulièrement et crûment la totale vanité.

 Ne cherchons pas trop loin ; la réponse est au bout de notre bras.Là où nous sommes plantés, avec ce que nous sommes, tout ce que nous sommes. Et nous sommes beaucoup plus que ce que la convention, la paresse, le confort et le conformisme nous font croire. Tout est question de regard ; que l’on soit dirigeant d’une entreprise ou simple rouage d’une organisation. Et pour que ce regard soit pur et juste, il est de fait essentiel de le débarrasser de tout ce qui l’encombre, l’accapare ou le trompe. C’est une petite conversion qui engage notre liberté personnelle, mais ses effets peuvent être atomiques.

Dans ce regard, s’inscrivent nos proches, nos lieux et conditions de vie, ceux avec qui nous travaillons ou que nous servons. Notre manière d’entrer en relation avec chacun et notre écosystème s’avère essentielle pour nous aider à discerner d’où nous venons et où nous allons. Notre compréhension et le respect des fondamentaux de nos activités, de nos produits, de nos marchés et de notre utilité sociale sont tout aussi vitaux. Bien plus que la précision d’un P&L, bien plus que la conformité de nos processus bien plus que la préservation de notre réputation ou notre intégration dans les systèmes et les modèles qui traversent notre société. Au bout de notre bras, vous dis-je ! Là où nous sommes dans la plénitude de nos moyens, là où nous percevons encore le réel, là où nous récolterons les fruits. Là et maintenant !

Arrêtons de craindre ! Arrêtons de feindre ! Arrêtons de geindre !Et osons revisiter en profondeur nos façons d’appréhender la vie, les enjeux que nous affrontons, nos méthodes de réflexion et de travail, nos agendas personnels et nos visions stratégiques. N’abandonnons pas au professeur Delfraissy, à Sundar Pichai, à Jeff Bezos, aux présidents Poutine et Xijin Ping, à TikTok ou à Kim Kardashian, le soin exclusif de dessiner les contours et le contenu de nos vies pour les jours, les mois ou les années à venir !

 

 

COVID 19 : DIX GESTES-PONTS POUR PASSER A AUTRE CHOSE.

La crise sanitaire a bon dos quand on en fait la cause de tous les dérèglements qui affectent aujourd’hui la vie économique et sociale. Elle nourrit l’instauration accélérée de nouvelles méthodes de travail dans l’entreprise, mais révèle aussi crûment les multiples travers de ses pratiques de fonctionnement. L’heure est donc propice pour substituer aux barrières mentales du conformisme, de la peur et de l’habitude les ponts que peuvent jeter sur un présent recomposé le bon sens, l’audace et la volonté.

 

  1. Prenez le temps et occupez l’espace avant qu’un système ne vous contraigne.

La pandémie actuelle impacte directement la qualité du travail collectif qui est pourtant le cœur de tout modèle d’entreprise. Plus que jamais l’outil et la technologie modèlent les processus de collaboration et de réflexion. S’ils se prêtent commodément à une communication descendante ou au reporting remontant, ils peinent à favoriser la féconde effervescence du débat ou de la réflexion créative. L’ergonomie de l’application, la qualité du débit internet et l’aisance technologique de l’utilisateur impactent l’efficacité des échanges. Ainsi, il n’est pas rare de consacrer 10 à 15 minutes de calage technique mutuel avant d’en venir au véritable objet de la réunion. L’absence d’unité de lieu, la multiplicité et la versatilité des écrans connectés ne favorisent ni l’écoute, ni la concentration. Or, les dirigeants ont la responsabilité du temps long, de la prise de distance et de la hauteur de vue. Il est donc essentiel qu’ils préservent des modalités de travail collectif à l’image et à la dimension de cette mission en s’autorisant de vraies plages de réflexion dans leurs agendas et en repensant la localisation ou la configuration de leurs lieux de réunion.

 

  1. Puisez dans vos ressources avant qu’on ne vous les pique.

Une entreprise, c’est d’abord une équipe de personnalités et de talents uniques. A priori, cette équipe ne travaille pas ailleurs ou pour d’autres acteurs économiques. Elle créée normalement une valeur ajoutée supérieure à la somme des ses apports. Elle est donc porteuse de ressources exclusives et d’un potentiel commun qu’on s’étonne encore de voir trop peu mobilisés. Ce qui est connu, mesuré, rémunéré ; mais aussi ce qui est encore caché, mal utilisé, voire donné. Beaucoup de bonnes idées et d’initiatives émergent hors des services qui sont censés les faire émerger et les déployer. Mais pour cela, il faut quitter les systèmes pour rencontrer les personnes. Distiller et préserver l’essence première constitutive de l’entreprise au sein de sa communauté est un atout inaliénable. Les pauses contraintes sont souvent de très fructueux moments de relecture.

 

  1. Descendez jusqu’à la racine avant de regarder l’étoile.

La dilapidation des leçons du passé et du capital exclusif de connaissances accumulées est une pratique très répandue dans le référentiel actuel de fonctionnement des entreprises. Les générations passent sans réussir à valoriser, voire préserver leurs apports. La transmission est méprisée au profit de la seule référence de l’avis des pairs ou la collecte de faits et données sur l’internet. Seul l’instant semble avoir de la valeur. Le basculement techno-méthodologique actuel le conforte et la logique adaptative de l’activité se déploie hors-sol dans un fatras d’outils, de processus et de négociations permanentes qui fait que personne ne sait plus vraiment d’où l’entreprise vient et où elle va. Or, peu d’organismes vivants croissent sans puiser leurs ressources dans un biotope favorable. Explorer, sans honte ni mépris, ses racines et celles de son marché donne un solide point de départ à la trajectoire à venir.

 

  1. Ouvrez bien les yeux avant d’avoir besoin de correction.

Nous ne savons plus bien regarder et cela plombe une grande partie de notre capacité à choisir, à décider, à créer ou être simplement heureux, joyeux et paisible. Nous ne savons plus très bien regarder parce que nos yeux sont distraits de l’essentiel ; parce que notre regard est aveuglé par les bonnes et mauvaises expositions de nos parcours personnels ; parce que nous ne voulons pas voir la réalité des choses ; parce que à l’image des hordes de touristes qui se pressaient dans les rues de Paris, nous préférons mettre l’image dans l’appareil que de recevoir le sujet tel qu’il est ; parce que certains (chaines info, plates-formes de VSOD, réseaux sociaux compris) s’évertuent aussi à nous conserver dans l’illusion avec notre consentement plus ou moins conscient. Repréciser la vision que nous avons de notre entreprise, nos responsabilités, nos rapports aux autres et au monde est une étape fondatrice pour ne pas être rattrapés par la réalité ou la tyrannie de ceux qui vous imposent plus ou moins subtilement la leur.

 

  1. Respectez le sens des mots avant qu’ils n’engendrent d’autres maux.

Les mots servent à nommer et donc identifier, à décrire et donc partager, à distinguer et donc valoriser. A force de réduire les échanges intra-entreprises à des Slack, des SMS, des mails, des écrans style PowerPoint et des tableaux genre eXcel, on a accentué le déficit patent de vocabulaire, de syntaxe et de claire compréhension mutuelle des managers et de leurs équipes. L’intention est là, mais le message tronqué perd en impact, mémorisation et pouvoir d’adhésion. L’algorithme ou la formule (fût-elle publicitaire …) ne peut pas tout. Méprise, incompréhension et désengagement sont des maux régulièrement engendrés par la vacuité ou l’appauvrissement du vocabulaire et de la syntaxe utilisés dans les échanges interpersonnels. Préserver le sens singulier des mots pour donner visage à une vision, une raison d’être, une mission, des valeurs ou des objectifs est une discipline essentielle au cœur de l’entreprise et son écosystème.

 

  1. Veillez à la cohérence au risque de tomber dans la ‘co-errance’.

La cohérence n’est pas relative; elle oblige. Les stratégies qui marchent sont moins géniales que cohérentes de bout en bout. Et cette cohérence suppose de reposer sur une base connue et solide. Elle ne flotte pas dans l’air. Archimède a dit : « Donne-moi où je puisse me tenir et j’ébranlerai la Terre ». Dans son grec de l’époque, il n’utilise pas les mots ‘levier’ ou ‘lever/soulever’ (si fréquents dans la bouche des financiers et startupers d’aujourd’hui …) qu’on lui attribue par mésinterprétation. Il réclame de la stabilité et de la robustesse pour agir, une exigence de socle à partir duquel s’enclenche la mise en mouvement. Comme dans la grande majorité des phénomènes influents, c’est l’enchainement en exigeante syntonie de multiples éléments et facteurs qui donne naissance au résultat escompté ou constaté. Procéder à de rigoureuses revues de cohérence stratégique dans tous les compartiments de la vie d’une entreprise est l’un des premiers moyens de restauration de sa compétitivité.

 

  1. Soyez prêts à renoncer avant de voir s’accomplir vos désirs.

Les personnes – comme les entreprises – trop pleines d’elles-mêmes, de leurs intérêts, de leurs certitudes ou de leurs propres référentiels ne peuvent plus accueillir les surprises, bonnes ou mauvaises, que la vie ne manquera pas de leur réserver. Le ‘burn out’ ou le ‘bore out’ fauche d’abord ceux qui ont du mal à lâcher-prise, à admettre leurs limites, leurs fragilités. Il faut donc se vider pour mieux se remplir. Choisir, distinguer l’urgent de l’essentiel, l’important du non-important, convoquent chez quiconque une liberté de renoncer. Dans une ergonomie de vie de plus en plus façonnée par la conception de nos smartphones, certains pensent encore qu’ils peuvent obtenir – au doigt et à l’œil – ‘le beurre, l’argent du beurre et la crémière’.  Funeste illusion qui engendre bien vite la frustration.  Oublier ‘ce qui vous a fait roi’ est un réflexe salutaire pour bien écouter le monde qui nous entoure et nous permettre de saisir les opportunités.

 

  1. N’ayez pas peur de prendre des risques avant qu’il ne soit trop tard.

La vie est un risque permanent dont l’homme s’évertue en vain de réduire l’occurrence et la portée. Le 11 septembre 2001, Fukushima, la crise des ‘subprimes’ et le dernier nano-virus en date nous le rappellent furieusement. Trop d’énergie, de temps, de ressources, de connaissances et de procédures sont consacrés à cet objectif incantatoire et faiblement contributif à notre taux de bien-être. Les diligences sont dues, mais comme d’habitude, elles se font constamment attaquer. La compliance devient obèse et plie sous le poids d’un juridisme bureaucratique destructeur. Les sondages, les tests, les statistiques, les réglementations explosent mais ne garantissent plus le résultat visé. L’équation se perd dans l’inconnu, le chiffre s’incline devant les fées et la raison devant l’émotion. La justesse d’une stratégie n’est donc pas d’être conforme mais, en prenant son risque, de rencontrer la tête, le cœur et le corps de ceux et celles qu’elle vise. Dans le contexte actuel, jamais l’ouverture d’une réflexion sur les risques que nous sommes prêts à prendre n’aura autant été d’actualité…

 

  1. Libérez l’humain avant que la machine ne l’enchaîne.

L’économie est affaire d’êtres d’humains. La Terre, sans eux, sans elles, sans vous, sans moi, n’a pas de raison d’être, ni même grand intérêt. La 6G, les objets connectés, l’intelligence artificielle, l’internet quantique ou l’industrie 4.0 n’y pourront rien; l’être humain conservera toujours une part de mystère non soluble dans la soumission et la maîtrise quasi-absolue de toutes les données le constituant. C’est déjà le cas aujourd’hui quand vous regardez les comportements de vos clients, les réactions de vos collaborateurs, le fonctionnement de votre CODIR ou les attentes de l’homme ou de la femme de votre vie. Tant mieux, car c’est bien là que se passe l’essentiel. C’est bien là qu’il faut porter son attention parce qu’à un moment, c’est un ‘oui’ ou un ‘non’ bien humain qui fait que le choses se font ou pas. Prioriser la dimension humaine dans sa prise de décision est plus qu’une option morale ou éthique, c’est la condition sine qua non pour qu’advienne ce qui doit être.

 

  1. Embarquez tout l’équipage avant que certains ne soient finalement obligés de rester à terre.

Quels liens unissent encore une entreprise à ses collaborateurs, ses clients, ses partenaires quand le télétravail devient norme ou réalité ? Que proposer comme substitut efficace aux vecteurs d’attachement et d’engagement que constituent la qualité de la relation avec son N+1, le plaisir d’une bonne intégration dans une équipe, le partage régulier d’un repas, d’un espace ou d’un temps, la communion du combat, l’enrichissement des rencontres et de la diversité, la célébration festive des victoires ? Aucun Teams, Zoom ou Skype, aucune réunion holographique ne saurait le garantir. Quand le corps est atrophié, c’est par le cœur et l’esprit que la relation se construit, que l’idée peut prendre chair. Elles doivent être plus que jamais perçues comme vraies, palpables, durables, ajustées et partagées. Manager un collectif dans une époque qui pixellise, segmente, divise, relativise, externalise et pulvérise à l’envi n’est pas chose aisée. C’est pourtant le grand enjeu sur lequel tous les managers et responsables de clientèle sont attendus ; et cette exigence dépasse de beaucoup les challenges technologiques et sécuritaires qui ont déjà été relevés dans la crise que nous traversons.
En conclusion, c’est quoi la vision inspirée et inspirante qui continue de mobiliser les parties prenantes autour de votre entreprise alors que tant de contraintes pasteurisées et masquées font de plus en plus écran ?

Tous essentiels.

En ces temps où nous découvrons stupéfaits qu’il est des activités économiques et sociales « non-essentielles », je recommande encore et toujours aux dirigeants, managers, fonctionnaires, professionnels, élus de prendre le temps de réfléchir à la raison d’être des entités ou politiques dont ils ont la responsabilité.

Pas pour se conformer à la loi PACTE. Pas pour faire bien. Pas pour occuper le temps.

Non, simplement pour se rendre compte que dans chacune de nos vies, chacune de nos communautés, chacune de nos réalisations, cette raison d’être se niche enfouie sous les couches épaisses de la convention, de l’habitude, du confort, de la peur ou de la démission.

Contrairement à ce que nous lisons çà et là, elle ne se formule pas comme un objectif, une obligation ou une justification ; les hamsters qui pédalent dans leur roue-cage en ont aussi.

La raison d’être est.

Elle est consubstantielle à chaque histoire et elle s’impose à tous, car tous la reconnaissent comme essentielle à la plénitude de l’existence.

C’est là que se joue la vérité et la richesse de nos vies.

C’est là qu’on échappe à la logique de survie pour rentrer pleinement dans la vie.

C’est là qu’on puise l’énergie, l’espérance et la solidarité indispensable à la croissance d’un projet.

C’est là qu’on dépasse la contrainte désincarnée du chiffre.

C’est là qu’on échappe à l’aveugle lourdeur de la consigne.

C’est là qu’on résiste à la schizophrénie qui caractérise tant des décisions d’aujourd’hui.

Ne laissons personne s’emparer de l’essentiel en notre nom !

Soyons !

Agir pour une croissance responsable n’est pas une raison d’être.

Bonne nouvelle ! Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus gros actionnaire de la planète, vient d’exhorter publiquement les entreprises  à assumer leurs responsabilités envers toutes les parties prenantes. Dans l’esprit de la loi P.A.C.T.E, le MEDEF a, de son côté, décidé de modifier ses statuts pour y inscrire sa « raison d’être ». « Agir pour une croissance responsable » en est l’expression. On peut craindre que les mots retenus n’aident pas vraiment ses responsables et membres à faire bouger les lignes d’un écosystème embourbé dans ses conventions et habitudes.

Dans « raison d’être », les deux mots  » raison » et « être » sont signifiants. La raison est convoquée pour saisir, objectiver, clarifier et permettre le partage d’une idée (partage et non adhésion, l’histoire prouvant que les démonstrations les plus rationnelles n’emportent pas toujours la conviction des protagonistes). De son côté, la notion d’être est traditionnellement plus controversée, car très liée à la conception que chacun peut avoir de l’existence . La « raison d’être » s’avère un objet complexe à manier. L’expérimentation – inachevée à mes yeux – qu’en a faite le MEDEF l’illustre à point nommé et permettra sans doute à d’autres responsables d’entreprise de ne pas tomber dans le piège tendu.

« Agir pour une croissance responsable » n’est pas une raison d’être. C’est au mieux une mission consensuelle ; au pire un objectif suffisamment vaste pour que toutes les sensibilités actuelles de l’organisation patronale s’y retrouvent. Chacun d’entre nous, membres du MEDEF ou non, devrait d’ailleurs le faire sien. Le premier mot : « Agir » est révélateur de l’inconfort intellectuel qu’ouvre toute réflexion sur « l’être » dans le monde des affaires où seuls comptent l’action, le mouvement, le flux. « Agir » reflète une dynamique qui se « fiche pas mal » de savoir si elle doit être ou pas ; le simple fait de passer à l’action porterait en lui sa justification. Et si la préposition « pour » ( « Agir pour… « ) lui donne une direction, elle ne lui donne pas vraiment un sens ; d’autant plus que la cible est floue.

C’est quoi « une croissance responsable » ?

La croissance est une mesure, l’observation d’un changement de dimension ; en l’occurrence, le constat mis en équation d’une certaine forme de création de richesses et d’activités productives. Comptablement, elle incorpore même les actions de destruction comme « l’irresponsable » mise au pilon de produits neufs invendus ou excédentaires que vient de mettre au grand jour la dernière émission Capital, diffusée sur M6 le 13 janvier 2019 !

La croissance est-elle une fin en soi ? Est-elle suffisamment mobilisatrice pour que « l’agir » de tous se déploie avec justesse ? Est-elle est perçue et comprise par toutes les parties prenantes comme améliorant leurs existences, c’est-à-dire comme leur apportant un réel supplément d’être ? N’a-t-elle jamais été suffisante pour apporter a minima plus de « pouvoir d’achat » ou un emploi à chacun ? La crise actuelle dite des « gilets jaunes » devrait nous aider à questionner un peu l’usage de mots dont l’incantation mécanique reste de plus en plus sans effets. Il subsiste apparemment une unique référence internationale de croissance qui déçoit, inquiète, exaspère ou blesse profondément.

Le fait que la croissance soit qualifiée de « responsable » n’atténue pas le doute. Une « croissance responsable » est bien la moindre des choses. « L’agir » de tout être humain est à cette aune sous peine d’engendrer une dangereuse déchirure dans le complexe et fragile tissu des relations humaines. C’est d’ailleurs une exigence entendue depuis pas mal d’années dans le monde économique. En témoignent les efforts significatifs engagés par les entreprises et les pouvoirs publics pour faire entrer la responsabilité sociale des entreprises et le développement durable dans le quotidien de leurs actions. Dans un monde ouvert où tout se sait à un moment ou un autre et où les ressources naturelles de la planète sont limitées, difficile de faire le contraire. Il reste d’ailleurs à espérer très fort que la belle notion de « responsabilité des dirigeants d’entreprise » ne vienne pas à être interprétée par les États, les juges, les opinions publiques comme présomption automatique de culpabilité. Les paresseux tours de cliquet en ce sens ne manquent pas…

Beaucoup d’équipes dirigeantes d’entreprises approchent la réflexion sur leur vision et leur mission en prenant le même raccourci que le MEDEF. À l’heure où la loi P.A.C.T.E devrait ouvrir de nombreux chantiers sur les « raisons d’être » des entreprises, il est important de rappeler le fait qu’une « raison d’être » n’est ni une justification, ni une convention, ni le choix d’une position en fonction d’un environnement concurrentiel, ni une adaptation à une évolution des réglementations et des moeurs. Elle n’est pas davantage le fruit d’un consensus entre des opinions et des intérêts divergents. Elle est. Elle s’impose comme essentielle à la communauté humaine, singulière et unique qui compose une entreprise. Elle donne un sens commun à l’action de chacun de ses membres qui ont eux-mêmes leurs propres  » raisons d’être ». Ce sens commun est d’autant plus fort qu’il prend racine dans l’ADN, l’essence même de l’organisation qui le distingue. Il doit de plus être compris, voire même attendu, par la société plus large dans laquelle elle s’inscrit.

« Qu’est-ce qui manquerait à la France si le MEDEF n’existait pas ? »

Si « Agir pour une croissance responsable » a été adoptée comme la nouvelle feuille de route du syndicat patronal, on peut imaginer avec bienveillance que les rédacteurs de l’expression ont fondé leur réflexion sur une question racine : « Qu’est-ce qui manquerait à la France (et par extension, au monde) si le MEDEF n’existait pas ? » J’ose espérer qu’aucun d’entre eux n’a répondu : « Rien ! » (comme c’est souvent le cas, malheureusement…). C’est leur réponse la plus prégnante qui fonde en fait l’existence de leur organisation et non la mission qu’ils en ont tirée et qu’ils ont improprement baptisée : « raison d’être ».

Était-ce un constat sur un incontournable besoin de leadership dans un monde économique de plus en plus hagard ? Était-ce l’urgence de mettre en acte les grands principes de bonne gouvernance affirmés publiquement ? Était-ce une foi dans la possibilité de faire grandir toute l’humanité en abandonnant résolument les négligences, les abus, les dérives, les illusions qui blessent ses relations économiques et sociales ? Était-ce un cri d’alerte sur les risques de la suppression annoncée des corps intermédiaires et des dérives de l’action collective ? Etait-ce le désir de proposer un nouveau modèle de développement des entreprises en contrepoint des perspectives de vie peu enthousiasmantes que relayent à l’envi les médias auprès d’opinions publiques totalement paumées ? Était-ce un émerveillement devant la capacité intacte des entreprises à avoir un véritable impact dans chacune de nos vies ? Était-ce fondamental ou juste pour faire nouveau ? Les bonnes « raisons d’être » – que l’on veillera à formuler comme une évidence appropriable par le plus grand nombre – ne manquent pas. Il convient de choisir la plus juste ; la formulation des missions, objectifs, ambitions et valeurs suivra naturellement.

Seul, le MEDEF peut identifier et formuler cette « raison d’être » avec clarté. Et sa réponse est plus qu’attendue, sauf à lancer dans le monde des entreprises la mode des  » raisons d’être tartes à la crème ». Suffisamment sucrées pour faire plaisir à tout le monde et sans aspérité aucune pour éviter toute argutie juridique devant les tribunaux que ne manqueront pas de saisir les imprécateurs patentés de tout ce qui vient d’en haut.

(Article paru le 18 janvier 2019 sur le site des Echos’)

Arrêtons de jouer la comédie !

Un peu partout, les masques tombent. Belle opportunité pour envisager l’avenir autrement !

Dans leur essai : La Comédie (in)humaine (Editions de l’Observatoire / sept. 2018), Nicolas Bouzou et Julia de Funès dénoncent les travers de pratiques managériales en vogue dans de nombreuses entreprises : excès de contrôles, réunions inutiles, excès de processus, séminaires absurdes, tyrannie de la transparence, mensonge du jeu collectif, égalitarisme et ‘bonheurisme’ incantatoires …. Pour l’avoir inventorié moi-même par petites touches depuis tant d’années, je ne peux que me réjouir que le constat soit partagé avec talent et écho médiatique. Mais alors que faire si des pans entiers de la vie des entreprises se révèlent si fragiles et sans objet ?

Respecter l’essence plus que le sens .

Avec Bouzou et Funès, je constate que beaucoup d’entreprises manquent de vraie vision stratégique. L’empilement d’objectifs, de modèles d’affaire et d’ambitions affichées ne peut en tenir lieu. Toutes les parties prenantes – des équipes de fabrication à l’utilisateur final – veulent de plus en plus comprendre le fondement, l’impact et la finalité de l’action qui est attendue d’eux. La quête de sens est aujourd’hui une solide réalité. Or jamais, la vie économique n’a autant semblé se résumer en un immense ‘jeu de société’ (une ‘ comédie inhumaine’ ?) dont les seuls acteurs gagnants sont ceux qui en maîtrisent – pour ne pas dire ‘imposent’ ou ‘confisquent’ … – les règles. Leur nombre se raréfie d’ailleurs, laissant sur le bas-côté de la route des consommateurs, des collaborateurs, des citoyens qui décrochent, feignent, s’ennuient, démissionnent ou explosent en vol. La surenchère d’images, de distractions, de contrôles, d’emprises mentales ou technologiques, d’offres addictives ou d’incentives ne suffit plus à raviver la flamme.

L’impératif de sens s’accroît au sein des jeunes générations (parmi les ‘meilleurs’ comme parmi les autres) et elles ont raison de poser la question. Mais « donner du sens » n’est pas la meilleure réponse, car cela reste un processus artificiel où la manipulation est tentante et l’erreur possible. La réussite d’une entreprise, d’un projet ou d’une offre est en fait inscrite dans la manière singulière qu’elle a d’incarner et de distiller son « essence » : ce qui est, doit être, sera ; ce qui fait qu’elle manquerait au monde si elle venait à disparaître. C’est un point d’appui exigeant – mais à bénéfice universel – qui coûte beaucoup moins cher à utiliser et qui est plus durable que tout autre logique de levier installée par force, séduction ou intrigue. L’explosion des dépenses annexes (communication, conformité, sécurité, contrôle de gestion, propriété intellectuelle, reporting, …) comparée à la croissance plus modérée des investissements propres à l’activité (recherche et développement, outil de production,…) en apporte une preuve éclatante. Il appartient donc aux responsables politiques comme économiques de discerner l’essence de leurs entreprises ou projets et de la faire comprendre à chacun. Mission plus humble, inconfortable et exigeante que les ordinaires fixation et contrôle des objectifs, mais, c’est là, l’apanage des visionnaires.

Donner du temps au temps.

Les auteurs de ‘La Comédie (In)humaine’ dénoncent les méthodes et artefacts managériaux utilisés pour conserver l’adhésion et l’engagement des équipes en entreprise. L’inventivité des consultants et coaches en accompagnement de la transformation est en effet sans limite. Chacun revendique la paternité de méthodes ludiques, créatives, désinhibantes, toujours renouvelées. La distraction de la réalité en est le fil rouge ; ‘l’agilité’ et ‘l’immédiateté’ de leur mise en œuvre des conditions sine qua non. Or est essentiel que les leaders en entreprise sachent s’accorder du temps, non pour se réparer, se reconstruire ou se reprogrammer, mais pour réfléchir aux fondamentaux de leur projet commun. Du vrai temps volontairement libéré dans des agendas dont la gestion est trop souvent déléguée aujourd’hui à Doodle, à un Outlook partagé ou à leur assistante. Réfléchir n’est pas une activité sans effort et à résultat instantané. Il faut laisser à la réflexion le temps de se déployer alors que tant de responsables gaspillent le plus souvent leur précieuse disponibilité en tâches stériles, vaines figurations et inutiles justifications. Il est essentiel de retrouver le vrai rythme du discernement et de la sagesse. D’expérience, je sais qu’un séminaire de direction de trois jours minimum dans un lieu coupé du monde est plus productif qu’un workshop express bricolé avec les techniques à la mode pour tenir dans les rares plages disponibles d’agendas ouverts aux quatre vents. Je sais qu’une marche en duo dans une forêt ou sur une vaste grève marine reconnecte les cerveaux avec le bon rythme de l’échange et de la réflexion croisée. Pour quiconque, il faut du temps et de l’espace pour décompresser, contempler, écouter, méditer, se nourrir du monde et de la mémoire collective, imaginer, échanger, challenger et surtout formuler avec des mots justes. Pas pour faire du saut à l’élastique ou s’éparpiller dans des jeux de rôle.

Soigner son intelligence du réel.

Bouzou et Funès donnent un grand coup de pied dans la fourmilière en osant s’attaquer à la doxa en vogue chez les doctrinaires de la gestion des ressources humaines. Les incessantes professions de foi et manifestations médiatiques autour des thèmes de l’égalité, de la transparence, du jeu collectif ou du bonheur au travail n’abusent plus grand monde à part leurs auteurs. Les entreprises ne peuvent échapper au climat de doute et de désenchantement général qui s’est installé subrepticement.

La vie rêvée du salarié n’est pas celle des lobbyistes, des idéologues, des baromètres sociaux, des grands prix annuels et des reportages de magazines. C’est dans l’épaisseur de nos existences – et non dans leur représentation ou leur interprétation – que se lit la pertinence ou non de telle ou telle entreprise. Cultiver, construire, alimenter, transporter, informer, financer, assurer, distraire, conseiller, … sont de vrais métiers et de belles activités profondément humaines; mais quand je parcours certains documents d’analyse stratégique (qui servent trop souvent de bien commode bouclier à leurs commanditaires), je doute que leurs auteurs en aient même simplement conscience. Or, on ne peut viser juste en se contentant d’ânonner les refrains à la mode (‘lean management’, ‘transformation digitale’, ‘augmentation de l’ARPU’, ‘consumer centric’, ‘entreprise libérée’…), ou de bidouiller le réel à coup de modèles, de pixels et de tableaux eXcel. Quand tous les écrans de nos ordinateurs et de nos smartphones s’éteindront, il ne restera que des yeux hagards, des esprits perdus et des mains désœuvrées ! Nous en sommes tous conscients, mais nous pensons et agissons comme si notre humanité n’existait pas ou qu’elle était reprogrammable à l’infini comme les machines et systèmes auxquels nous abandonnons paresseusement nos libertés, nos réflexions et nos décisions. Pour bâtir une stratégie gagnante, il est essentiel d’apprendre à regarder et aimer la vie, le monde et notre humanité avec ses bons comme ses mauvais côtés, ses potentiels comme ses limites. Et d’oser engager son existence, ses talents et sa responsabilité. Pas de réelle humanité, pas de réelle pérennité.

La petite révolution managériale à laquelle la lecture d’ouvrages comme celui de Bouzou et Funès nous invite est à notre portée. Aurons-nous simplement le courage d’arrêter de jouer la comédie qui nous déshumanise tous de plus en plus rapidement et qui risque de s’avérer pour chacun une pernicieuse tragédie ?

Libre, c’est tout !

Et si, au lieu de nous goinfrer d’images, de représentations, de sécurités et de conventions, nous osions nous jeter avec confiance et enthousiasme dans la réelle épaisseur de nos vies ?

Il y a ce qui est convenable de penser et ce que nous pensons vraiment. Il y a ce que le système attend de nous et les points sur lesquels nous aimerions fortement qu’il évolue. Il y a ce qui est bon pour toutes les personnes dont nous sommes responsables et ce à quoi nous avons consenti pour ne pas trop en rajouter à des jours déjà si lourds. Il y a ce dont nous sommes fiers et ce dont nous nous justifions en boucle. Il y a le parcours sans faute que nous avons effectué depuis la maternelle et l’accumulation des handicaps qui frappent tous ceux qui n’ont pas eu cette chance et que nous croisons chaque jour. Il y a l’impression de mener nos vies du bout du doigt sur l’écran de nos smartphones 4G (bientôt 5) et ce réel qui fait de la résistance dans nos rues, nos banlieues, nos EHPAD, autour des berges de nos fleuves, à nos passages à niveau ou dans les résultats de notre dernier bilan sanguin.

Il y a la perspective de la retraite, de nos prochaines vacances à Megève ou à Maurice, de la liquidation de nos stock-options et cette petite musique entêtante, collante qui revient en boucle dans vos pires insomnies : « Si je meurs tout à l’heure, qu’est-ce que mes amis, mes proches, retiendront de moi ?’ Ma sortie dans la botte d’une grande école ? Le cuir fauve de mon Audi A6 de fonction ? La réussite de notre dernière IPO ? Nos soirées en blanc, notoirement éméchées, à Saint Paul de Vence?  Mon goût immodéré pour les caméras et micros de BFM Business ?  … »

Bien sûr, de telles pensées ne nous titillent pas tous, tous les jours et avec ces mots-là; mais de là à dire que le bilan de notre vie nous indiffère profondément ou que c’est vrai pour les autres mais pas forcément pour nous …?!

Il est encore temps de prendre chacune de nos existences à pleins bras. Il est encore temps d’aller au bout de ce que la conjugaison de notre expérience, de nos talents, de notre désir et surtout de notre liberté nous invite à vivre (Emmanuel Macron, la BCE et les GAFA ne peuvent pas tout et c’est plutôt une bonne nouvelle ; même si c’est souvent bien confortable de leur abandonner notre avenir ou de leur attribuer la paternité de tous nos maux).

Il est toujours temps de repenser notre action en regardant au-delà des KPI, de l’EBITDA et de la hausse prévisible de nos primes sur objectifs. Et pas seulement pour les dégâts collatéraux qu’entraînent inéluctablement les triviales logiques de prédation ou de survie qui polluent à l’envi la vie politique, économique ou sociale d’aujourd’hui.

Il est toujours temps de prendre le temps de questionner l’acquis, d’affronter le convenu, de challenger l’agréé, de bouleverser l’habitude, d’explorer l’impensé pour apporter une réponse simple, claire et juste à un monde qui semble se noyer dans ses propres conventions et dérives.

C’est aussi cela qui libère l’entreprise, valorise sa singularité, booste sa transformation, nourrit sa capacité d’innovation, structure sa RSE, unit son CODIR, séduit les nouvelles générations, retient l’attention des meilleurs investisseurs.

La mission première des chefs d’entreprises et des managers inspirés est de réexaminer stratégies d’entreprise, de marque ou de développement au delà des habituelles conventions et selon une approche holistique qui comprend l’homme dans sa triple dimension : corps, cœur et esprit, car elle est indéniablement porteuse de sens et d’innovation utile (deux denrées si rares dans la plupart de nos modèles d’affaire épuisés ou grimaçants).

Les vrais leaders sont visionnaires. Ils sont enracinés dans l’humus de la vraie vie. Ils ont remarqué que leurs clients étaient avant tout des êtres humains, tout comme leurs collaborateurs et leurs fournisseurs. Ils savent regarder au delà de leurs écrans. Ils ne répliquent pas incessamment les mêmes stratagèmes. Ils ne campent pas sur leurs certitudes. Ils ne font pas semblant de diriger. Ils ne demandent pas la permission à leurs actionnaires, leurs clients, leurs collaborateurs ou même à l’agenda qu’on leur impose pour dessiner les contours d’une offre, d’une marque ou d’une entreprise dont on se demande encore comment on a pu ne pas y penser plus tôt. Ils osent penser, à la fois juste et à côté. Et leur éloge funèbre a peu de chances de ressembler un jour à une triviale to-do-list aux cases plus ou moins bien cochées.

Allez, le temps pour vous de ranger votre i.Pad, d’enfiler une bonne paire de chaussures de marche, de réunir autour de vous une petite équipe motivée et on s’y met !

Effets collatéraux de la tyrannie digitale : des analyses convergent des deux côtés de l’Atlantique.

conversationQuand des experts et universitaires – américains de surcroît -illustrent, observations méthodiques à l’appui, que le chapitre 3 d’Un Regard Peut Tout Changer (Editions Salvator) a bien mis le doigt sur un enjeu bien moins anecdotique qu’on ne le pense généralement :)

 

Pixels de milliards !

11 février 2009

26 milliards d’euros mobilisés par l’Etat en France ; 2000 milliards d’argent public et privé pour relancer l’économie américaine en 2009 ! Les sommes devraient impressionner le citoyen de la terre lambda, le rassurer peut-être ? Et bien, … non ! Elles gisent là, bien éphémères, dans un coin de notre écran d’ordinateur. A l’image sans doute de cette économie virtuelle dans laquelle tant d’irresponsables, ivres de cupidité et d’orgueil, nous ont invités (et continuent encore de le faire) à nous vautrer.

2 000 milliards de dollars, çà n’occupe pas beaucoup de place en octets dans les fibres à très haut débit qui réunissent les établissements bancaires et financiers entre eux. Alors autant en injecter chaque fois plus pour tenter de faire bouger légèrement les compteurs et d’agir sur ce qui est le vrai nerf de l’économie : la confiance, la pauvre petite confiance des êtres de chair et d’os qui habitent notre si petite planète.

2 000 milliards de dollars pour combler des pertes que la machine nous signale comme ‘abyssales’, alors qu’elles sont tout aussi immatérielles pour le commun des mortels invité surtout à ‘ne pas toucher au grisbi’ … mais éventuellement à en supporter le coût dans la vraie vie.

2 000 milliards ou 26, qu’importe ; l’impression est forte d’assister passivement à un jeu vidéo géant où l’on peut s’acheter des vies supplémentaires, voire échapper au cul-de-sac dans lequel on bute en vain, en ‘rebootant’ la machine ou en se fournissant en ‘cheat codes’. Pied de nez enfantin pour ne surtout pas revenir dans le monde tel qu’il est ; pour ne pas revenir à ces vieilles réalités si pesantes de l’économie réelle ! Mensonge égoïste envers les générations futures qui devront bien, un beau jour, donner des contreparties en valeurs sonnantes et trébuchantes : de la terre, du blé, du riz, de l’or, de l’eau, du pétrole, des matières premières, … des vies peut-être ? Ne perdons pas trop vite la mémoire …

Et qui nous dit aussi que nous pourrons infiniment transformer en produits ou services bien réels les milliards d’euros numériques de nos comptes bancaires, de nos livrets d’épargne ou de nos cotisations retraite ! Un écran ? Un serveur ? Un code d’accès ? Une haute autorité internationale ? L’Etat ? Ah bon ?!

Le réel a la peau dure. C’est la confiance dans l’échange entre au moins deux personnes qui commande la création de richesse. C’est la satisfaction des besoins de nos semblables qui donne sens et beauté au travail. C’est la culture raisonnée des sols qui permet d’en nourrir chaque jour davantage. C’est la transformation de la matière par l’effort, la collaboration et le génie industriel qui parachève ce que la nature nous permet déjà de réaliser. En bref, du tangible, du vivant, du quotidien et surtout du fragile qui renvoient à leurs responsabilités tous ceux qui continuent de raisonner et d’agir en pensant que l’argent est devenu à jamais une ‘matière première’ pixellisable, bidouillable et injectable à l’envi.

 

Chien écrasé ne mord pas

 

16 février 2009

Le choc est rude pour les journalistes. Leurs talents se vendent de plus à plus à l’encan sur le marché de la pige. Leurs audiences et leurs lectorats se désagrègent. Leurs emplois sont menacés. L’information serait irrémédiablement gratuite. Le temps ne serait plus que ‘l’instant’, le sujet du ‘chaud brûlant’, la vérité du ‘off off off’ et les forêts de ‘marronniers’ une incontournable nécessité. Comment voulez-vous faire votre boulot correctement dans ce contexte ? Comment voulez-vous aussi voir la ‘chose jolie’ – comme disait Brel – qui fleurit aussi aux côtés des drames, des peurs, des échecs et des désarrois de notre humanité ?

L’internet ouvert et sans coût apparent est devenu source d’informations en continu. Chacun se sent même investi d’annoncer des choses au monde par blog ou communauté virtuelle interposés. La nouvelle circule à la vitesse de l’éclair, brutale, non vérifiée, relayée, amplifiée, déformée, … , souvent fausse ou tronquée. Tout le monde la reçoit, la recherche, la partage, la dévore jusqu’à la nausée, sans pour autant lui donner la moindre valeur.

De valeur économique d’abord, puisque les supports qui relayent l’information sont essentiellement financés par d’autres acteurs que ceux qui la consomment : qu’ils soient annonceurs publicitaires, actionnaires (qui ne cessent de les recapitaliser !) ou contribuables sous des formes diverses. Mais aussi de valeur éducative quand, pour de fallacieuses raisons de performance ou d’utilité, l’information choisie surfe sur les pentes faciles de nos existences angoissées ou de nos sécurités et consensus claniques.

Notre monde a un ardent besoin de la liberté d’investiguer, de penser, de discerner et de révéler que les journalistes nous aident à exercer. Mais cette liberté n’aura d’existence que si eux et nous sommes prêts à y mettre le vrai prix.