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L’obsolescence programmée entre en phase terminale.

Nous pressentons avec espoir qu’une page sombre de la technique marketing est en train de se tourner. La disparition de l’obsolescence programmée est en bonne voie. Et il en sera ainsi pour toutes les techniques de vente trompeuse ou forcée, fondées sur le mensonge, la manipulation ou l’abus de faiblesse. Il n’est point toujours besoin d’une intervention intrusive du législateur, le bon sens et la justesse finissent toujours par triompher dès lors que l’on prend le temps de regarder l’acheteur dans sa triple dimension : corps, cœur, esprit, et non simplement son porte-monnaie ou son appartenance à tel ou tel socio-style de ‘conso-crétins’.

« Obsolescence », « programmée » : deux mots qui blessent.

La notion d’obsolescence renvoie à un échec, à une défaite face au temps. Tout comme la mort que l’homme s’évertue infiniment à repousser ou à effacer. Plus l’objet est inscrit dans notre existence où il se révèle prothèse familière tel le fer à repasser ou le grille-pain, moins sa performance ou sa technologie progresse objectivement, et plus son obsolescence, soudaine, inattendue, nous est insupportable.

En creux, nous savons tous que, dans un univers clos, la perte des uns peut faire le bénéfice des autres. Et cette prise de conscience accroit encore plus chez chacun un sentiment d’injustice et de frustration. Que certains conçoivent et fabriquent des produits en recourant à des matériaux et des mécanismes dont ils fixent à l’avance la durée de vie et la défaillance pour en garantir le renouvellement, nous trouble. Qu’ils gagnent alors que d’autres perdent, nous est le plus souvent insupportable. Surtout lorsqu’on se trouve du côté des perdants…

Le mot « programmée » exacerbe l’idée d’une prédestination, d’une intelligence extérieure, manipulatrice et agissante qui, une fois lancée, nous apparaît déjà hors de contrôle. Le programmateur nous inquiète, nous agace, nous irrite ; qu’il ait ou non une expertise et une maîtrise technologique supérieures à la nôtre. C’est dire si le sujet a tous les atouts pour devenir populaire… Et la révolte gronde rapidement chez tous ceux que la circulation accélérée et transparente des informations sur internet a instruit de cette technique utilisée subrepticement pour accroître le niveau d’emprise de certains sur chacune de nos vies.

Les objets n’ont pas vocation à l’éternité. Néanmoins, l’obsolescence programmée se révèle pratique médiocre, mise en œuvre par des marketeurs myopes avec la complicité d’ingénieurs et de techniciens invertébrés. Elle a un coût, et ceux qui le supporteront ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

La vraie défaillance ne se trouve pas dans le produit lui-même.

L’obsolescence programmée dit quelque chose des produits, des marques et des entreprises qui y recourent. Elle hurle le mépris des consommateurs et des utilisateurs, car elle les envisage comme suffisamment stupides pour ne pas le constater, et amnésiques pour ne pas en tirer une leçon. Or, la casse soudaine d’une pièce essentielle, le vieillissement accéléré d’un matériau, la diminution des performances, ne s’apprécient pas dans le doux somnambulisme de l’ultra-consommation et un rêve inassouvi et permanent de renouvellement. Le constat est brutal. Il viole une relation entre l’utilisateur et l’objet. Il meurtrit profondément la quiétude d’une économie personnelle en obligeant à une dépense inattendue et contrainte.

Comme par hasard, l’obsolescence programmée s’accompagne le plus souvent d’une impossibilité de réparer, de corriger la défaillance, de trouver une solution ou un accès alternatif. Elle fait de la technologie utilisée une citadelle inaccessible, claquemurée derrière ses vis Torx et Pentalobe (non-dévissables sans outillage adapté) ou ses éléments scellés (processeur, mémoire vive et mémoire flash de stockage soudés sur la carte mère, batterie collée au fond du boîtier, écran ne pouvant être séparé de sa vitre de protection – cf évaluation d’un des tout récents McBook Pro par www.ifixit.org). Elle dénie aux ingénieux, aux économes, aux ‘responsables-du-monde-qu’ils-empruntent-à-leurs-enfants’, la possibilité et le droit d’apporter par eux-mêmes – ou par beau-frère ou voisin interposé – une libre réponse à la défaillance, un supplément de vie à la chose sub-claquante. L’obsolescence programmée contraint à jeter trop vite aux ordures – même retraitées ou valorisées – des objets dont la fonction première répondait pourtant encore au besoin originel. Rares sont ceux qui oublient cette blessure. La conscience ne le formule sans doute pas ainsi, mais le subconscient en garde vivace la trace.

Il est temps de faire tomber dans l’oubli ces pratiques d’un autre âge.

 Il est temps de ne plus prêter crédit aux croissances artificielles de chiffres d’affaires tirées par des pratiques qui exploitent avant tout la candeur ou l’ignorance de ceux qui vivent encore dans les illusions de la société de consommation. Il est temps de dénoncer le design d’apparence destiné à démoder l’enveloppe extérieure pour nous faire oublier le fonctionnement intact de la fonction. C’est trompeur, racoleur, vulgaire et finalement toujours décevant.

Développons au contraire toute activité économique qui convoque l’ingéniosité de ceux qui ont le don de redonner vie à l’objet cassé, abîmé, en panne. Le consommateur avisé et son comparse: le réparateur ingénieux, rendent en fait un hommage détourné au fabricant originel et à sa marque. Ils lui disent que ce qu’il a engendré et signé a encore du prix à leurs yeux et mérite de se voir accorder une nouvelle vie. Ils ne s’interdisent pas de lui faire à nouveau confiance et de lui acheter un autre produit de la même marque. Ou de remplacer à terme le produit qui sera allé au bout de son existence par un produit de marque identique, mais de nouvelle génération. La croissance du chiffre d’affaires sans doute plus lente, mais assurément plus pérenne et profitable.

Favorisons ces emplois de proximité géographique et psychologique qui entretiennent magnifiquement le lien social (cf les « cafés-réparations », labellisés « Repair Cafés », une marque déposée créée aux Pays-Bas en 2009 présente sur 900 sites dans 22 pays – dont une dizaine en France – http://repaircafe.org/fr/). Ils sont essentiels à l’écoulement durable et paisible de nos vies comme le sont d’autres ‘restaurateurs’, tels le médecin, le boulanger, l’aubergiste, le cordonnier ou le pharmacien.

Préférons les marques qui adoptent résolument les exigences de l’économie circulaire. Telle l’innovante et vraiment responsable : OWA (www.armor-owa.com/fr) qui signe des cartouches d’impression laser de qualité, compatibles, remanufacturées avec soin par le groupe ARMOR et garantissant dès l’achat, collecte et retraitement environnemental intégral.

Adoptons enfin les produits dont la valeur d’usage grandit aussi avec leur pérennité. C’est l’honneur des vrais bâtisseurs de faire traverser le temps à leur œuvre et leurs ouvrages ; et ce ne sont pas les Hénokiens (www.henokiens.com), club de belles entreprises familiales toujours en activité depuis 200 ans qui vous diront le contraire. Une nouvelle génération d’entrepreneurs ne s’y trompe d’ailleurs pas qui multiplie les entreprises (cf http://www.buymeonce.com de l’ex-publicitaire Tara Button) faisant de la durabilité des produits et services vendus un élément essentiel de leurs offres.

Toutes ces initiatives expriment ainsi notre résilience ou notre opposition face au cynisme et l’égoïsme de générations de managers irresponsables, instigateurs et, au bout du compte, premières victimes de leurs propres existences et idéologies à obsolescence programmée.

*aubry pierens

Article publié pour la première fois, le 13 août 2016, sur le site d’Economie Matin.