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INVALID \ COMMAND 

C’est fou le nombre de choses qui nous échappent.Le smartphone au bout du doigt, gorgés d’informations et saturés d’images, nous avions fini par croire que nous étions en mesure de piloter pleinement nos vies ; au-delà de toutes les limites de nos corps, de nos connaissances, de l’espace qui se virtualise et du temps qui s’écoule inexorablement. Mais nous voilà rattrapés par les fantasmes de quelques dirigeants arrivés au pouvoir par le jeu pervers des renoncements successifs des peuples, par le terrorisme de la compliance financière ou sanitaire, par les peurs virales de nos organisations rhizomiques et par les conséquences désastreuses de notre prétention à être chacun, juge du Bien et du Mal. Bref, nos nuits sont agitées, nos échanges tendus, nos équilibres instables, nos santés déliquescentes et nos moindres actions dérisoires.

Certains s’imaginent encore aux commandes en multipliant les allégeances aux nouvelles règles économiques, sociales ou sociétales que d’infimes minorités imposent à des majorités molles ou en présentant comme désirables de pervers modèles de dépendance réglementaire ou technologique. Mais les faits et le temps les rattrapent inéluctablement qui minent brique après brique le fragile édifice dans lequel ils se croient en sécurité. Aucune fortune, aucun pouvoir médiatique, aucune législation, aucune puissance, aucun masque, aucun levier, aucun mur, aucune IA ne pourront à jamais garantir leur tranquillité. Il y aura toujours un Volodymyr Zelenski, un SARS-Cov-2, une éruption solaire ou un cyclone qui grippera leurs rouages. Car ce n’est pas là-haut, au-dessus des nuages, que cela se joue vraiment, mais ici-bas au bout de nos bras. Pas plus loin !

Chacune de nos existences a un sensDéjà par le fait que nous ne l’avons pas choisie. Elle nous a fait naître en ce temps, en ce lieu, avec un corps, des facultés, des talents, des parents (même si ils ne correspondent pas toujours à ce que nous aurions aimé qu’ils soient). Mais ils sont et ils marquent ainsi un point d’origine. De même, nous pressentons par petites touches successives que cette existence se déploie mieux – en fait qu’elle est heureuse – quand elle s’inscrit dans une trajectoire ajustée. Et qu’au contraire, elle est pesante quand nous tentons vainement de donner le change sans être dans notre plénitude. La question qui se pose à nous est bien celle de l’ajustement à ce pour quoi nous sommes faits. L’enjeu est donc bien de le discerner.

Il en est de même pour toute organisation économique, politique ou sociale. L’existence de chaque entreprise, chaque association, chaque administration a un sens qui transcende largement l’accomplissement d’objectifs fixés unilatéralement par quelque dirigeant ou actionnaire. Et ce sens – comme pour chaque être humain – est un fil plus ou moins tendu entre une origine et une étoile à atteindre. Il n’est pas le fruit d’une transaction, ni celui d’une prétention, encore moins celui d’une conformité. On ne se le donne pas comme un objectif. On ne se l’attribue pas comme une vertu. Il est ! Il peut être masqué par des montagnes de conventions, de préjugés ou d’habitudes, mais il possède sa singularité, son unicité, sa cohérence et son utilité. Tous le cherchent ; peu le trouvent vraiment, préférant ‘complaire’ (étymologie de l’anglicisme ‘compliance’) à ce que certains ou une vague majorité conviennent de tenir comme justes. La formulation des « raisons d’être » qui en résulte ne rend alors hommage, ni à la raison, ni à ce qui est, mais se limite à revendiquer en fait de caricaturales « façons d’être » dont l’actualité nous révèle régulièrement et crûment la totale vanité.

 Ne cherchons pas trop loin ; la réponse est au bout de notre bras.Là où nous sommes plantés, avec ce que nous sommes, tout ce que nous sommes. Et nous sommes beaucoup plus que ce que la convention, la paresse, le confort et le conformisme nous font croire. Tout est question de regard ; que l’on soit dirigeant d’une entreprise ou simple rouage d’une organisation. Et pour que ce regard soit pur et juste, il est de fait essentiel de le débarrasser de tout ce qui l’encombre, l’accapare ou le trompe. C’est une petite conversion qui engage notre liberté personnelle, mais ses effets peuvent être atomiques.

Dans ce regard, s’inscrivent nos proches, nos lieux et conditions de vie, ceux avec qui nous travaillons ou que nous servons. Notre manière d’entrer en relation avec chacun et notre écosystème s’avère essentielle pour nous aider à discerner d’où nous venons et où nous allons. Notre compréhension et le respect des fondamentaux de nos activités, de nos produits, de nos marchés et de notre utilité sociale sont tout aussi vitaux. Bien plus que la précision d’un P&L, bien plus que la conformité de nos processus bien plus que la préservation de notre réputation ou notre intégration dans les systèmes et les modèles qui traversent notre société. Au bout de notre bras, vous dis-je ! Là où nous sommes dans la plénitude de nos moyens, là où nous percevons encore le réel, là où nous récolterons les fruits. Là et maintenant !

Arrêtons de craindre ! Arrêtons de feindre ! Arrêtons de geindre !Et osons revisiter en profondeur nos façons d’appréhender la vie, les enjeux que nous affrontons, nos méthodes de réflexion et de travail, nos agendas personnels et nos visions stratégiques. N’abandonnons pas au professeur Delfraissy, à Sundar Pichai, à Jeff Bezos, aux présidents Poutine et Xijin Ping, à TikTok ou à Kim Kardashian, le soin exclusif de dessiner les contours et le contenu de nos vies pour les jours, les mois ou les années à venir !

 

 

WE lance www.raisondetre-entreprise.com.

 

La loi PACTE et la pression de l’opinion incitent les dirigeants à tenter d’exprimer la raison d’être de leur entreprise, de leur administration ou de leur organisation.
L’intention est bonne, mais le chemin pavé d’embûches et de pièges. Sans oublier l’intérêt fort opportuniste de « trousseurs de budgets » qui, soudainement, s’emparent du sujet comme ils l’avaient fait en leur temps avec la CRM, la transformation digitale, l’organisation matricielle  …. et le saut à l’élastique.

Il était temps de remettre les pendules à l’heure et WE l’a fait : www.raisondetre-entreprise.com.

Allez, osez; devenez qui vous êtes !

Agir pour une croissance responsable n’est pas une raison d’être.

Bonne nouvelle ! Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus gros actionnaire de la planète, vient d’exhorter publiquement les entreprises  à assumer leurs responsabilités envers toutes les parties prenantes. Dans l’esprit de la loi P.A.C.T.E, le MEDEF a, de son côté, décidé de modifier ses statuts pour y inscrire sa « raison d’être ». « Agir pour une croissance responsable » en est l’expression. On peut craindre que les mots retenus n’aident pas vraiment ses responsables et membres à faire bouger les lignes d’un écosystème embourbé dans ses conventions et habitudes.

Dans « raison d’être », les deux mots  » raison » et « être » sont signifiants. La raison est convoquée pour saisir, objectiver, clarifier et permettre le partage d’une idée (partage et non adhésion, l’histoire prouvant que les démonstrations les plus rationnelles n’emportent pas toujours la conviction des protagonistes). De son côté, la notion d’être est traditionnellement plus controversée, car très liée à la conception que chacun peut avoir de l’existence . La « raison d’être » s’avère un objet complexe à manier. L’expérimentation – inachevée à mes yeux – qu’en a faite le MEDEF l’illustre à point nommé et permettra sans doute à d’autres responsables d’entreprise de ne pas tomber dans le piège tendu.

« Agir pour une croissance responsable » n’est pas une raison d’être. C’est au mieux une mission consensuelle ; au pire un objectif suffisamment vaste pour que toutes les sensibilités actuelles de l’organisation patronale s’y retrouvent. Chacun d’entre nous, membres du MEDEF ou non, devrait d’ailleurs le faire sien. Le premier mot : « Agir » est révélateur de l’inconfort intellectuel qu’ouvre toute réflexion sur « l’être » dans le monde des affaires où seuls comptent l’action, le mouvement, le flux. « Agir » reflète une dynamique qui se « fiche pas mal » de savoir si elle doit être ou pas ; le simple fait de passer à l’action porterait en lui sa justification. Et si la préposition « pour » ( « Agir pour… « ) lui donne une direction, elle ne lui donne pas vraiment un sens ; d’autant plus que la cible est floue.

C’est quoi « une croissance responsable » ?

La croissance est une mesure, l’observation d’un changement de dimension ; en l’occurrence, le constat mis en équation d’une certaine forme de création de richesses et d’activités productives. Comptablement, elle incorpore même les actions de destruction comme « l’irresponsable » mise au pilon de produits neufs invendus ou excédentaires que vient de mettre au grand jour la dernière émission Capital, diffusée sur M6 le 13 janvier 2019 !

La croissance est-elle une fin en soi ? Est-elle suffisamment mobilisatrice pour que « l’agir » de tous se déploie avec justesse ? Est-elle est perçue et comprise par toutes les parties prenantes comme améliorant leurs existences, c’est-à-dire comme leur apportant un réel supplément d’être ? N’a-t-elle jamais été suffisante pour apporter a minima plus de « pouvoir d’achat » ou un emploi à chacun ? La crise actuelle dite des « gilets jaunes » devrait nous aider à questionner un peu l’usage de mots dont l’incantation mécanique reste de plus en plus sans effets. Il subsiste apparemment une unique référence internationale de croissance qui déçoit, inquiète, exaspère ou blesse profondément.

Le fait que la croissance soit qualifiée de « responsable » n’atténue pas le doute. Une « croissance responsable » est bien la moindre des choses. « L’agir » de tout être humain est à cette aune sous peine d’engendrer une dangereuse déchirure dans le complexe et fragile tissu des relations humaines. C’est d’ailleurs une exigence entendue depuis pas mal d’années dans le monde économique. En témoignent les efforts significatifs engagés par les entreprises et les pouvoirs publics pour faire entrer la responsabilité sociale des entreprises et le développement durable dans le quotidien de leurs actions. Dans un monde ouvert où tout se sait à un moment ou un autre et où les ressources naturelles de la planète sont limitées, difficile de faire le contraire. Il reste d’ailleurs à espérer très fort que la belle notion de « responsabilité des dirigeants d’entreprise » ne vienne pas à être interprétée par les États, les juges, les opinions publiques comme présomption automatique de culpabilité. Les paresseux tours de cliquet en ce sens ne manquent pas…

Beaucoup d’équipes dirigeantes d’entreprises approchent la réflexion sur leur vision et leur mission en prenant le même raccourci que le MEDEF. À l’heure où la loi P.A.C.T.E devrait ouvrir de nombreux chantiers sur les « raisons d’être » des entreprises, il est important de rappeler le fait qu’une « raison d’être » n’est ni une justification, ni une convention, ni le choix d’une position en fonction d’un environnement concurrentiel, ni une adaptation à une évolution des réglementations et des moeurs. Elle n’est pas davantage le fruit d’un consensus entre des opinions et des intérêts divergents. Elle est. Elle s’impose comme essentielle à la communauté humaine, singulière et unique qui compose une entreprise. Elle donne un sens commun à l’action de chacun de ses membres qui ont eux-mêmes leurs propres  » raisons d’être ». Ce sens commun est d’autant plus fort qu’il prend racine dans l’ADN, l’essence même de l’organisation qui le distingue. Il doit de plus être compris, voire même attendu, par la société plus large dans laquelle elle s’inscrit.

« Qu’est-ce qui manquerait à la France si le MEDEF n’existait pas ? »

Si « Agir pour une croissance responsable » a été adoptée comme la nouvelle feuille de route du syndicat patronal, on peut imaginer avec bienveillance que les rédacteurs de l’expression ont fondé leur réflexion sur une question racine : « Qu’est-ce qui manquerait à la France (et par extension, au monde) si le MEDEF n’existait pas ? » J’ose espérer qu’aucun d’entre eux n’a répondu : « Rien ! » (comme c’est souvent le cas, malheureusement…). C’est leur réponse la plus prégnante qui fonde en fait l’existence de leur organisation et non la mission qu’ils en ont tirée et qu’ils ont improprement baptisée : « raison d’être ».

Était-ce un constat sur un incontournable besoin de leadership dans un monde économique de plus en plus hagard ? Était-ce l’urgence de mettre en acte les grands principes de bonne gouvernance affirmés publiquement ? Était-ce une foi dans la possibilité de faire grandir toute l’humanité en abandonnant résolument les négligences, les abus, les dérives, les illusions qui blessent ses relations économiques et sociales ? Était-ce un cri d’alerte sur les risques de la suppression annoncée des corps intermédiaires et des dérives de l’action collective ? Etait-ce le désir de proposer un nouveau modèle de développement des entreprises en contrepoint des perspectives de vie peu enthousiasmantes que relayent à l’envi les médias auprès d’opinions publiques totalement paumées ? Était-ce un émerveillement devant la capacité intacte des entreprises à avoir un véritable impact dans chacune de nos vies ? Était-ce fondamental ou juste pour faire nouveau ? Les bonnes « raisons d’être » – que l’on veillera à formuler comme une évidence appropriable par le plus grand nombre – ne manquent pas. Il convient de choisir la plus juste ; la formulation des missions, objectifs, ambitions et valeurs suivra naturellement.

Seul, le MEDEF peut identifier et formuler cette « raison d’être » avec clarté. Et sa réponse est plus qu’attendue, sauf à lancer dans le monde des entreprises la mode des  » raisons d’être tartes à la crème ». Suffisamment sucrées pour faire plaisir à tout le monde et sans aspérité aucune pour éviter toute argutie juridique devant les tribunaux que ne manqueront pas de saisir les imprécateurs patentés de tout ce qui vient d’en haut.

(Article paru le 18 janvier 2019 sur le site des Echos’)